Du vrai sens de la laïcité
La polémique créée par le monument de la renaissance africaine renvoie souvent à la notion de Laïcité. Concept fondamental de la République, les principes et les raisons qui furent à la base de cette option me semblent, cependant, imprécis dans bien des esprits
Mais au regard de la passion née des débats et des risques contre la quiétude de la nation il importe de clarifier
Premier constat : la laïcité est d’essence anticléricale; elle est née à la suite de la disqualification, par les élites de l’occident, de l’Eglise dans sa prétention à vouloir décider de la vie, ici bas, des citoyens sur la base d’une pratique qui s’est révélée calamiteuse pour la paix et le bien être. En effet, l’Eglise s’était rendue coupable de crimes monstrueux durant la période de l’inquisition et complice des plus grands crimes de sang commis par des souverains qui s’adossaient, si aisément, à elle.
Lorsque j’entends dire, autour de moi, que l’Islam est capable, sur la base de la Charia, de faire mieux que l’Eglise, j’ai quelque peine à le croire, au regard de ce que la pratique a donné par le passé et dans l’histoire récente de l’humanité. Souvenons-nous, en effet, que le Mollah Omar et Oussama Ben Laden avaient ce projet de construire un état islamique en respectant à la lettre la Charia : ce fut non seulement un échec total mais le prix immense que le peuple afghan a payé et continue de payer est excessif ; en outre, un regard objectif porté sur les républiques actuelles comme celles du passé qui s’évertuent à mettre en pratique la charia permet d’établir, sans aucune difficulté, l’incapacité de leurs dirigeants à régler, correctement, les problèmes de survie de leur peuple, pire ces états deviennent, très vite, des lieux de massacres de la liberté individuelle et des bourreaux pour leur propre peuple. L’exemple de l’Iran est à ce point illustratif; voilà un état qui a tout pour donner à son peuple paix et sécurité mais dont les dirigeant gaspillent les ressources nationales à mener des combats qui les poussent dans une impasse historique au bout de laquelle il n’y a que défaite, larmes et misères. C’est en fonction de tout cela qu’il m’apparaît important d’éviter d’introduire les principes divins dans la gestion de la cité; car nous le savons tous, les religions révélées recèlent des dogmes qui, en pratique, sont impossibles à appliquer, pour des sociétés composées d’hommes et de femmes promptes à commettre le pêché et à enfreindre les commandements de Dieu, avec une audace et une témérité incompréhensibles
Or la Politique qui est la satisfaction de besoins contradictoires des citoyens se doit de s’ajuster, sans cesse, pour servir l’humain non pas comme il est souhaitable qu’il soit mais tel qu’il est dans sa grandeur et dans sa décadence.
Et chaque fois qu’une communauté se met au service exclusif d’une idéologie ou, dans le cas des religions, du divin elle court, toujours, le risque de devenir tyrannique et de ne jamais atteindre les objectifs qu’elle a l‘intense désir de réaliser
Les sociétés de l’ancien bloc de l’Est, qui s’étaient autoproclamées communistes, brimaient, aussi, l’homme (imparfait et corrompu) d’aujourd‘hui au profit de l’homme hypothètique (parfait et naturellement solidaire) de demain. Elles ont échoué, comme ont échoué les inquisiteurs de l’Eglise, comme échoueront toutes les tentatives islamiques qui voudront faire entrer Dieu dans le cœur et dans l’esprit des humains par la force
Car Dieu est Amour, Bonté mais il est aussi Puissance. Le pouvoir politique donne l’illusion de la Puissance à l’homme et, fugacement, le désir insensé de se croire Dieu, mais un dieu sans Amour et sans Bonté n’est qu’un tyran. Et les tyrans ne sont capables que de produire de la misère pour leur peuple et de la défaite pour eux-mêmes
Car, selon le bel propos de Mahatma Gandhi, ils finissent, toujours, par tomber
Deuxième constat : la laïcité est d’essence scientifique, elle est fondée sur les principes de la rationalité (pouvoir comprendre et expliquer des actes et des choix), de la cohérence (refuser de défendre une chose et son contraire) et d’humanité (considérer l’être humain et son bonheur, ici bas, comme la finalité de tous nos actes)
Mais pour appliquer de tels principes, il faut se compromettre : c’est à dire qu’il faut accepter de prendre un grand nombre de risques avec une aussi grande chance de se tromper.
Mais il faut surtout accepter de s’ajuster, sans cesse, car l’exercice du pouvoir est synonyme de corruption (au sens où l’on peut être conduit à faire des choses contraires à ses propres convictions dans le but, insensé et déraisonnable, de réaliser un plus grand bien)
C’est pour l’avoir compris que le Vénéré Cheikh Ahmadou Bamba MBacké, l’un des esprits les plus sains et les plus pointus de toute l’humanité (qui avait un cœur tellement rempli d’Amour et de Bonté qu’il s’est abstenu de combattre, physiquement, ses propres ennemis), a toujours refusé de rechercher les artifices du pouvoir
Et si aujourd’hui, le Sénégal apparait comme un modèle, un haut lieu de tolérance et de paix, c’est bien parce que le Cheikh, tout comme El Hadj Malick, Baye Niasse et tant d’autres se sont contentés de vivre avec Bonté et Amour et de se tenir éloignés des mirages du pouvoir éphémère
Quels enseignements tirés, alors, de ce bref exposé ?
Tout d’abord, que seul Dieu peut posséder en Lui, et dans le même temps, Amour, Bonté et Pouvoir; que l’être humain ne peut, jamais, posséder ces trois vertus, en même temps.
Ensuite, puisqu’il en est ainsi, les religieux doivent, pour mieux servir le Seigneur se tenir loin de la politique ; mais s’ils doivent s’en approcher ce ne devrait être que pour offrir, gracieusement, leur Amour et leur Bonté aux puissants afin que ceux-ci puissent devenir moins arrogants et plus proches des souffrances de leur peuple
Et enfin, il me semble que si le Président de la République, Maitre Abdoulaye Wade, avait, dès le début, mis de l’avant la laïcité, il aurait pu faire l’économie de tout ce qui s’est passé ces derniers jours. Il aurait pu reconnaître aux Imams le droit de dire leurs désaccords et leur faire remarquer, tout simplement, que le Président d’un état laïc ne se réfère ni à la Bible, ni au Coran, ni aux Talmuds pour prendre ses décisions mais à la constitution. Et si l’Etat, pour des raisons d’efficacité peut et doit se soucier de ce que croient les citoyens, ce n’est là qu’une démarche d’un Manager soucieux d’efficacité et de durabilité de ce qu’il fait et non un principe de la République car le Président a le droit, dans le respect de la constitution, des lois et des règlements, de faire ce qu’il veut même si cela est contraire à l’avis de la majorité. Cependant il doit accepter les conséquences : la clameur publique, le vote sanction voire la désobéissance civile et la démission pour lui même
Mais au regard de la situation actuelle où le Président et son entourage montrent des signes d’énervement et cherchent des boucs émissaires, on est en droit de penser que nous avons en face de nous des comportements de tyrans plutôt que de républicains.
Dans tous les tous cas, c’est la laïcité qui en sort, si jamais elle en sort, malmenée et piétinée.